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Antoinette Rychner

Publié le 23 mars 2021

Les festivals de demain

 

À moins, à moins que, noyée dans le streaming généralisé et le gel hydro-alcoolique, la culture ne se réduise définitivement à ce déroulé perpétuel de newsletters où des salariés·es impuissants·e, (assis·es sur leur CDI ou se retenant avec leurs dernières forces à quelque bancale intermittence) s’escriment impuissants·es à raviver le souvenir évaporé de l’expérience vivante...

Les festivals de demain seront légers comme des flocons de neige. Denses et profonds comme des transes sans alcool.
Ils surgiront partout et en tout temps.

Excitation pure, joie enfantine ;
triomphes de l’éphémère, ils nous rajeuniront de vingt ans facile.

Se passant de planification, d’autorisations, de comm ciblée et de programmes,
les festivals de demain seront déclarations spontanées et actions de mélange : pluridisciplinaires et gratuits par défaut, ils n’annonceront ni danse ni cinéma ni musique de chambre, abolissant les grilles horaires,
les grilles tout court,
sachant mettre fin pacifiquement au règne des affiches jetables imprimées en quadrichromie.

Leurs organisateurs et organisatrices n’auront pas besoin de faire appel à des prestataires en vaisselle renouvelable, parce que les habitants des villes et des campagnes apporteront leurs couverts.

En fait, les festivals de demain seront mieux que les rave-party du Sud de Rennes. Aussi sauvages, mais sans les flics, sans les amendes,
et sans nul air paumé, abruti ou désespéré
sur les visages.

Leurs raisons d’être recouperont nos lits de mort : Josette, Claudine, Fabrice et Marie-Lou, tirés des hospices, mourront en plein air,
aidés par les drogues anti-souffrance et les caresses d’adieux. À leurs oreilles, on chuchotera les plus beaux vers de la poésie mondiale.

Sous les applaudissements des médecins cantonaux, les cadavres seront brûlés hors de toutes prescriptions d’hygiène et l’on verra, sur le Léman, dériver des embarcations mortuaires croulant de pétales, de victuailles, de lampions et de fleurs en papier.

Les festivals de demain auront de quoi détendre. On pourra y laisser courir les petits enfants, les retrouver et les perdre dans des foules bienveillantes où nul ne songera aux enlèvements.

Les rassemblements de plus de 5000 personnes seront si rares que leurs participant·es s’en souviendront toute leur vie, dans les moindres détails.
(À moins qu’ils ne deviennent si incessants,

si multiples et quotidiens que plus personne ne les appelle festivals.) En tous cas les portiques d’entrée et le pré-achat de billets passeront pour de mauvaises blagues, des fautes de goût teintées de grossièreté capitaliste.

Par petits groupes,
avec ou sans clope, on s’assiéra comme des ados sur des escaliers de lycée et on laissera tout en plan pour discuter trois jours sans dormir ni manger.
On décollera de nos écrans comme jamais.

Au coin d’une rue, une metteuse en scène croisera deux comédiens et proclamera l’état de création.
Et ça commencera – sans demandes de soutien, sans budgets, cotisations LPP ni formulaires à télécharger sur les portails de fondations.
Rétrospectivement, qui sait si nos revendications de professionnels ne feront pas figure de malentendus légèrement gênants. Surtout si les festivals de demain signifient sorties de nos existences d’administrateurs·rices, de directeurs·trices techniques et de responsables en médiation, fin de nos processus de production et de diffusion,
mais sans doute qu’on s’en foutra, parce qu’on touchera toutes et tous le revenu de base même pas conditionné par la honte du chômeur, et qu’on sera tous et toutes devenues un peu boulanger·ère, un peu confiseur·seuse, un peu assistant·e éboueur·euse et un peu éducateur·rice spécialisé·e.
Sans tristesse, on dressera de petits autels à la mémoire de nos compétences anciennes,
à leur mutation, à nos savoir-faire décloisonnés et au partage publique et universel des tâches hors division ethnique, de classe ou de genre.

Au bar, les prolos d’origine parleront écopoétique et critique de la raison pure, tandis que les intervenants·es des tables-rondes brancheront la tireuse.

Faire fi des étiquettes ne sera plus seulement un vœu pieux pour édito de directeur·rice de salle en introduction au programme de saison, mais un avènement, une attitude réalisée, concrète ; socialement palpable.

On inventera des chorales, on pratiquera le crochet et on lancera des pots de peinture, on se défoulera sur nos monceaux de terre glaise sans la moindre crainte de paraître baba-cool- seventies-art thérapie-New Age.
On se fera du bien.

On se voudra du bien.
On sera toutes et tous créateurs et créatrices. Certes. Dans la reconnaissance des artistes expérimentés·es, et en conscience des cas d’excellence, d’expertise, de virtuosité.

Pour les festivals de demain, les programmateurs et programmatrices ne seront plus tenus·es de commander des artistes par vols transatlantiques pour être pris au sérieux.
Sans risquer de passer pour des mariols régionaux ou des partisanes du repli, on pourra faire micro-local décomplexé et ce sera multiculturel quand même parce que toutes les cultures sont déjà partout.

C’est d’ailleurs ce qui permettra, tous azimuts, aux stands de bouffe et aux arts de se déglobaliser un bon coup histoire de recouvrer leurs spécificités.

Une fois par an, on rendra grâce à la crise pour la faillite des multinationales telles que Live Nation ou le Cirque du Soleil.

Dans les villes débarrassées des enseignes Zara, d’époustouflants événements encore inimaginables aujourd’hui jailliront devant et derrière les vitrines, et dans les hameaux aux âmes retrouvées, on en prendra plein les yeux.

Les festivals de demain seront orgies de sens, célébrations hors protocoles, hors religion comptable.

À moins, ...à moins que...